La souffrance et la grâce

Face aux sculptures de mon oncle Paul deux mots me viennent immédiatement à l'esprit : souffrance et grâce. Ce sont deux mots qui évoquent des réalités contraires, mais ils s'appellent, s'aimantent l'un l'autre.
La souffrance,c'est celle des visages ou des corps, fatigués et voutés par le travail ou la misère quand ils ne sont pas torturés, hurlant dans le silence de la matière leur douleur. Cette douleur, que l'on pourrait croire sortie du fond des temps. C'est d' abord celle d'une mémoire encore toute proche en terre de Lorraine ou d'Ardennes : la mémoire des deux guerres mondiales. Même si Paul est né après 1945, il porte dans son imaginaire les stigmates de ces conflits. Sa sensibilité est extrême à la souffrance et à l'injustice, comme aux ravages du temps. Ses sculptures le disent avec force : la douleur s'y exprime à travers des difformités,, des bosses et des creux, des bras trop longs, des jambes trop lourdes, des mains gonflées, autant de défauts ou d'excès dont cet artisan du visible qu'est le sculpteur sait admirablement tirer partie.
A l’inverse, la grâce est lisse. Elle se traduit en lignes pures, pleines et sans accrocs, en courbes idéales et sensuelles qui évoquent irrésistiblement le corps féminin dans sa séduction ou son repos. De ce côté, à l’évidence, est la consolation, la réconciliation possible avec le monde, l’oubli au moins momentané des déchirures et des tourments.
Ce qui me paraît admirable dans ce travail, c’est qu’à ces deux côtés opposés correspondent aussi bien des médiums, des matières et des outils différents que des gestes singuliers, des manières distinctes de travailler, de solliciter et d’empoigner la matière. D’un côté l’effort de l’artiste demeuré visible (traces des coups de burin, ou des mouvements des pouces sur la glaise), de l’autre l’effacement de ses marques, le polissage.
D’un côté le bronze, de l’autre la pierre. D’un côté l’accentuation des traits et des silhouettes humaines, de l’autre leur quasi effacement, leur résorption idéale en quelques lignes simples géométriques.
Ce sont là deux pôles de la vie humaine. Deux pôles entre lesquels toute existence est aimantée : souffrir, aimer. Paul leur prête son œil et ses mains pour les doter d’une nouvelle évidence. Mais à mes yeux une chose est sûre : la souffrance et la grâce ont en partage une même beauté : celle de la vie.

Jean Michel Maulpoix - Professeur de littérature française à l’Université de Paris III La Sorbonne.

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